Archive for the ‘Evaluation environnementale’ Category

La LRE : tremplin ou fausse promesse pour les services écologiques ?

Tuesday, November 9th, 2010

En 2008, un gros morceau de législation européenne fut transposé en droit français : la directive dite de responsabilité environnementale (directive 2004/35/CE du 21 avril 2004). La directive fut transposée par la loi de transposition n°2008-757 du 1er aout 2008 (dite LRE) et incorporée au code de l’environnement au titre VI : prévention et réparation de certains dommages causés à l’environnement.

La directive reprend les grands principes de la législation américaine sur les pollutions accidentelles : Comprehensive Environmental Response, Compensation, and Liability Act (CERCLA ou”superfund”) de 1980 et Oil Pollution Act de 1990. Elle introduit en particulier une exigence de réparation en nature des “dommages écologiques purs*” (qui sont distincts des intérêts lésés des usagers des ressources ou milieux naturels ou encore des associations en charge de la protection de l’environnement). Elle vise notamment à “compenser” le fait que la réparation primaire du site impacté par la pollution puisse être incomplète (on parle alors de réparation complémentaire) ou trop longue à être effective (on parle alors de réparation compensatoire).

Dans les deux cas, la compensation qu’elle offre ne se substitue pas à la réparation primaire, de la même façon que la compensation des impacts résiduels d’un projet autorisé ne se substituent pas aux mesures d’évitement et de réduction des impacts.

De nombreux commentateurs de la compensation suggèrent que la LRE élargit le champ d’application de la compensation au delà des espèces et des habitats naturels protégés et que la notion de service écologique qu’elle introduit permet de prendre en compte la nature dite “ordinaire”.

Cette interprétation est un peu optimiste : elle fait peu de cas des restrictions que souligne la LRE…

La LRE s’applique en effet aux “détériorations directes ou indirectes mesurables de l’environnement qui affectent gravement le maintien ou le rétablissement dans un état de conservation favorable (a) des espèces [protégées par les directives Oiseaux et Habitats] ; (b) de [leurs habitats ainsi que des habitats d’intérêt communautaires] ; (c) des sites de reproduction et des aires de repos des espèces [protégées par la directive Habitats]” ou qui “affectent les services écologiques, c’est-à-dire les fonctions assurées par les sols, les eaux et les espèces et habitats mentionnés [ci-dessus] au bénéfice d’une de ces ressources naturelles ou au bénéfice du public (…) “.

La LRE s’applique donc uniquement aux espèces et habitats naturels protégés. Même les services considérés ne sont que ceux qu’assurent les habitats naturels listés à l’annexe I de la directive Habitats ou les habitats d’espèces protégées.

La LRE risque donc de décevoir ceux qui proposent de s’en servir comme tremplin pour généraliser le concept de service écologique dans l’évaluation environnementale.

* On lira avec intérêt le chapitre 3 du rapport du Centre d’Analyse Stratégique sur l’approche économique de la biodiversité de 2009.

Attention aux échelles d’équivalence écologique!

Friday, November 5th, 2010

Les entreprises sont promptes à dénoncer le flou qui entoure l’exigence de compensation de leurs impacts sur la biodiversité et les milieux naturels.

Il faut dire que cette exigence a été renforcée récemment dans la pratique des pouvoirs publics sans qu’il y ait eu une évolution notable de la réglementation. La compensation a en quelque sorte été “redécouverte” (comme l’a exprimé le rapport du CAS).

L’argument d’une imprévisibilité pénalisante n’est cependant que partiellement recevable. Il est sans doute normal que les étapes de la procédure d’autorisation soient connus et que les critères selon lesquels une étude d’impact sera évaluée et jugée soient connus par avance.

En revanche, il ne faudrait pas que les craintes des entreprises conduise les pouvoirs publics à définir des échelles d’équivalence écologique fixes qui assignerait à l’avance des exigences de compensation en termes écologiques.

En effet, les impacts sur la biodiversité et les milieux naturels sont pas nature contextuels. Ils sont fonction de l’histoire écologique et de la géographie particulière des sites impactés. Ils sont aussi fonction des populations et communautés humaines impactées du fait de leurs usages de ces sites et espaces.

Rendre les exigences de compensation prévisibles et automatiques reviendrait à nier la variabilité de la biodiversité et des écosystèmes au sein et entre les territoires.

Les entreprises sont tout à fait capables de prendre en compte cette variabilité, comme elles arrivent à prendre en compte la variabilité géographiques des autres couts auxquelles elles peuvent être soumises : prix du foncier et des loyers, impôts locaux, coûts salariaux etc.

La compensation écologique en Alsace

Thursday, July 22nd, 2010

Le Centre du Droit de l’Environnement de Strasbourg a publié un rapport sur les atteintes à l’environnement en Alsace : analyse juridique de la compensation et de la réparation. Le rapport est basé sur une enquête réalisée auprès des acteurs de la compensation en Alsace. Il présente une analyse intéressante des pratiques actuelles concernant la compensation dans cette région.

On notera que la première section du chapitre 1 insiste sur les améliorations à apporter à l’évaluation des impacts, dans le but d’améliorer la conception et le dimensionnement de la compensation.

La seconde section suggère des pistes pour l’évaluation des gains attendus d’actions de compensation. On notera par exemple que des coefficients ont été élaborés pour le dimensionnement d’actions de compensation selon qu’il s’agit de reconstitution, de réhabilitation ou d’amélioration de zones humides, et selon que l’action de compensation générera (reconstitution) ou portera sur une zone humide ayant le même intérêt que celle impactée (tableau page 38).

Le MEEDDM a également publié un guide de l’étude d’impact pour les parcs éoliens (pdf). Le rapport porte principalement sur les méthodes d’évaluation des impacts. La conception et le dimensionnement d’actions de compensation n’y est que mentionnée.

Bonne lecture !

Les réserves d’actifs naturels dans Le Monde

Thursday, March 11th, 2010

Dans sa série consacrée à la biodiversité, le quotidien français Le Monde a publié un article sur les mécanismes de production, vente et achat de “crédits” de biodiversité. Ces crédits sont nécessaires aux aménageurs quand ceux-ci ont l’obligation de compenser leurs impacts sur la biodiversité (en général pour ne pas engendrer de perte nette de biodiversité en cumulé, à l’échelle d’un pays ou d’une région).

De même qu’il existe des Bourses du carbone permettant de compenser les émissions de gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique en achetant des crédits de CO2, les mécanismes imaginés pour protéger la biodiversité visent à réparer l’impact laissé sur les écosystèmes par les grands ouvrages d’aménagement (routes, activité commerciale, industrielle…) en finançant, via l’achat de crédits, des “actifs naturels” protégés. La compensation est en principe la solution ultime une fois que tout a été mis en œuvre pour éviter puis réduire au maximum les dégâts environnementaux.

L’article cite une récente étude du Ecosystem Market Place qui indique qu’une quarantaine de pays dans le Monde (l’autre) ont introduit de tels mécanismes. C’est le cas de la France, depuis 1976 (et oui!).

Le recours aux marchés reste encore embryonnaire en Europe. En France, CDC-biodiversité, une filiale de la Caisse des dépôts, a lancé, en mai 2009, un projet pilote sur la plaine de la Crau, la seule steppe rase d’Europe. Les premiers crédits devraient être vendus en avril. Mais, reconnaît Philippe Thievent, l’un des architectes du projet, “l’idée reste encore trop neuve. Si quelques grands maîtres d’ouvrage ont intégré la notion de compensation, la plupart espèrent encore pouvoir y échapper”. L’obligation de compenser est pourtant inscrite dans la loi de 1976 sur la protection de la nature.

L’article présente très bien la logique de ces réserves d’actifs naturels ou biodiversity banks mais n’explore pas les enjeux de leur développement (quelles méthodes utiliser pour évaluer l’équivalence entre les impacts et les crédits? ; quels risques ? ; …) et la pertinence de l’instrument vis à vis des dispositifs existants.

Par ailleurs, on notera que le journaliste s’est contenté d’analyser la création de réserves d’actif naturels en anticipation ou en prévision de futurs impacts. Il ne mentionne pas la possibilité de compenser les impacts d’un projet par la mise en œuvre de mesures compensatoires spécifiques, attachées au projet.